Colette Daviles-Estinès


je ne suis pas fou

j’ai vu tomber les miens 
dans la flambée des bombes
et j’ai compté mes disparus
j’ai compté et hurlé
j’ai eu mal à la folie
j’ai eu peur à la folie
et j’ai fui
follement
mais je ne suis pas fou
j’ai fui avec ma peur
ma douleur
ma mémoire
et mon nom
mon identité sans papiers
j’ai fui sur la folie de la mer
ce désert de vagues
qui n’en finit pas de naufrager
j’ai fait l’appel
follement
de mes compagnons de survie
jour après jour
nuit après nuit
jusqu’à ne plus avoir personne
à compter
et j’ai hurlé à la folie
mais je ne suis pas fou
j’arrive en terre d’exil
où j’asile ma peur
ma douleur
ma mémoire
et mon nom
écrivez-le
écrivez-le pour moi
je m’appelle Ahmed, Mohammad, Zebiba, 
Nawal, Ayad, Ganet…

 






Née au Vietnam, grandie en Afrique, Colette Daviles-Estinès a été longtemps paysanne. Elle puise son inspiration dans un sentiment de perpétuel exil. Nombre de ses textes ont été publiés à La Barbacane, Le Capital des Mots, La Cause littéraire, Un certain regard, Revue 17 secondes, Ce qui reste, Paysages écrits, Le Journal des poètes, Écrit(s) du Nord, Nouveaux délits, Comme en poésie, Verso, La Toile de l'un.... Son recueil de poésie (Allant vers et autres escales) a paru aux éditions de l’Aigrette en 2016. Voir son site : http://voletsouvers.ovh. Présente sans exception dans tous les n°s de Lichen depuis l’origine.

9 commentaires:

  1. Cet effacement de votre parole au bénéfice de la leur, je ne le vois pas autrement qu'exemplaire, voilà. Cette façon si généreuse, accueillante, de ne pas parler à la place ni sur. +++

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    1. Merci Clément pour votre accueil, toujours +++++

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  2. Que dire derrière un commentateur aussi aigu que Clément ? Bah rien. Donc je t'écris que je ne dis rien, mais les mots non-dits, tu sais les lire, alors...

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    1. Comment taire ? J'adore ta façon de non-dire, Joëlle :-)
      Je vais être peu disponible et sans connexion un moment, pour éplucher ce nouveau Lichen, mais je me rattraperai plus tard.

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  3. Des noms puisque les émotions ne suffisent plus à créer des ponts. Nommer pour créer des visages des figures, sur des corps pourtant!
    Des noms pour s'ancrer à l'autre bout du fil d'Ariane et s'engager à travers les territoires de la folie ...
    Réussi.

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  4. Quelle intensité, ce poème ++++++++++++++++++++++

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  5. Superbe texte, abrupt et profondément humain.

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  6. Très ému par votre texte !

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