Éric Cuissard


La lessive

Elle racontait, la grand-mère, la lessive, avant la guerre, enfin l’autre.
La grande lessive. Une fois par mois. La fabrication du « lessie », avec la saponaire et la cendre de bois.
Les draps blancs qu’on faisait sécher dans « la prée »*. Ce blanc sur ce vert, c’était beau !
On allait, là-bas, au pont de Gâtines pour faire la lessive.
Oh ! C’était bien dur à pousser les brouettes. C’était bien dur et pourtant à l’entendre, à la voir raconter, c’était beau.
C'était plus beau que le même travail dans les bacs en ciment qu’on lui avait faits dans la cour.
Bien plus beau que, plus tard, ces journées de lessive avec la machine du Planning familial qu’on allait chercher chez la mère Guillocheau pour la ramener chez la mère Aubin.
La machine du Planning, montée sur son support à grandes roues, c’était nous, les enfants qui la poussions chez la mère Aubin.
C’était bien dur aussi.
C’était notre travail à nous. Aller la chercher chez la mère Guillocheau, la ramener chez la mère Aubin quand, chez nous, elle avait accompli son ouvrage.
Puis il y a eu une machine à la maison et tout cela a été fini.


* La prée : Ponge, dans « La fabrique du pré », citant le Littré, dit : "Pré, anciennement La prée", et situe la conservation du terme en Berry. Chez la grand-mère, à Saint-Cyr-en-Bourg, dans le Saumurois, le terme désigne une zone de prairie non délimitée par des barbelés, le long de la Dive.







Éric Cuissard habite à Reims. Il publie poèmes et récits courts en revue, depuis une quarantaine d'années : Sol'Air (Nantes), Rétroviseur (Lille), Friches (Haute-Vienne), Inédit Nouveau (Belgique) et Phooo (Calcutta). Trois recueils publiés : Sténopé (Sol'Air), Angles des Cris Purs (Books on Demand) et Le Résident des Interstices (Sajat). Présent sans interruption depuis le n° 4 de Lichen.

5 commentaires:

  1. Ce témoignage acquiert une sorte de lisseur confidentielle par laquelle la réalité et l'étrangeté de l'effacement se glissent dans la méditation via l'œil attentif et bercé par le rythme. Ho j'aime votre page, Éric !

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    1. Le terme témoignage me convient parce que je crois bien que les jeunes gens ne saisissent pas comment en quelques dizaines d'années nous sommes passés du quasi moyen age à l'hyper technologie. Et qu'il comprennent encore moins qu'il ait été possible d' être heureux en ces temps. Nous sommes la passerelle qui permet ce regard, et je suis suffisamment sentimental pour croire que cela peut-être utile. La notion d'effacement bien sûr! Et merci de m'accorder un rythme de récit favorable à la confidence.

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  2. Cela vient de très loin en mémoire, et pourtant tout parle, tout est accessible, immédiat, senti. la mémoire de la peau, celle des yeux, des jambes.

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    1. Oui Joëlle, tout le corps encore résonnant des récits de la Grand-Mère et le poids de la machine tirant encore dans les jambes et les bras. Quel plaisir d'être lu là où l'on a voulu écrire!

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  3. J'aime cette voix intérieure des sentiments lointains. Quelque chose de fragile que ce souvenir fait revivre...

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