Note de lecture 16

Alexis Gloaguen : Écrits de nature, tome 1 (Maurice Nadeau, 2017), illustré par Jean-Pierre Delapré (dessins en noir et blanc et en couleurs, photographies) ; ISBN 978-2-86231-264-4 ; 272 pages, couverture cartonnée ; 25 €.




Alexis Gloaguen est une sorte de synthèse entre Nicolas Bouvier (pour les voyages et les descriptions de paysages), Jean-Henri Fabre (pour les hypotyposes des insectes — les libellules en particulier — et leurs métamorphoses) et Jules Renard (pour la pertinence et la sobriété des portraits animaliers). À la croisée des chemins de la philosophie naturaliste (pour ne pas dire "écologiste"), de la poésie et de l'observation scientifique (entomologique, ornithologique, voire géologique), Gloaguen écrit sur place (dans le noir, sous la pluie, dans les situations les plus inconfortables...) ces notes, témoignages de longs moments passés dans la nature, tout autant contemplation qu'enquête.

Quatre ouvrages sont réunis dans ce tome I (l'éditeur en annonce deux autres) :
* Traques passagères, qui nous emmène au Pays de Galles, dans le Devon, les Cornouailles anglaises, en Écosse et en Bretagne (entre 1978 et 1981) ;
* Une passerelle de sable,  dans la Baie d'Audierne (1980) ;
* La folie des saules,  dans les étangs du sud de Vannes (1989-1991) ;
* Pêcheurs d'oiseaux, également dans le golfe du Morbihan (1989-1992).

Ce que Gloaguen compose, dans ces textes, ce sont des "parcours", des croquis littéraires pris sur le vif, au cours de déplacements lents (marche le plus souvent, ou barque sur étangs et canaux) ou de reptations minutieuses et silencieuses autour des marais. Méditant une "poétique des insectes" (p. 35), c'est un contemplatif : "Il est accordé aux vieilles personnes le loisir de contempler. Tout homme doit prendre ce droit et donner au monde celui de se refaire : l'un et l'autre trouveraient ainsi plus juste place." (p. 110)
Capable de se couler "dans une anesthésie d'attente qui n'est plus tout à fait humaine et dont [il] sor[t] en participant à l'écriture comme à un ciel auquel [il] remonterai[t]" (p. 178), il vit en harmonie discrète avec la nature : "Comme un animal, j'ai ici mes repères, mes gîtes, mes rémanences. Traces, coulées, préférences muettes : je me dépouille de ma mue d'homme ; comme en une forme d'amour avec la terre, sous la chorégraphie des oiseaux qui ondoient dans le ciel." (p. 171)
"Car, ajoute-t-il, je suis passé de l'autre côté — dans la nuit des mammifères d'origine — et, ce faisant, j'ai trahi l'humain, rejoint mes racines charnelles, une étrangère sensualité, un regard d'enveloppement dont on ne sait où il se situe." (p. 217)

Et s'il "demeure grammairien", c'est "pour traquer la syntaxe de la vie, faire le lien avec ce qui est si délicieusement là et si vite retiré." (p. 188-189)



C'est à la fois un observateur minutieux et un poète qui parle : "Les mélèzes aux plumets naissants, qui gardent l'hiver leurs pommes en forme de tatous miniatures" (p. 17).
"Et là surgit un cairn. Cette pierre est le calme planté dans la terre quand tout s'évide en un rougeoiment d'herbes, elle est l'œil de l'hélice lacérée des nuages, le centre d'une cave de tourbillons. Deux corbeaux s'en élèvent, qui restent pendus aux fils de pluie." (p. 45)
"Les lichens sur la falaise sont devenus lisibles, rafraîchis par les maléfices de l'air." (p. 121)

Gloaguen émaille ses pages de réflexions naturalistes (et prophétiques) sur les rapports de l'humain et de la nature :
"Il y a erreur partielle à déplorer toujours les cicatrices infligées par l'homme à la nature, lors de cette guerre de tranchées qu'il mène et qu'il nomme travail. Lorsque l'être humain se retire, en effet — et il sera peut-être amené à une retraite qui le surprendra lui-même —, il y a place pour une plus grande variété de milieux." (p. 47)
"Entre deux jets de bruyère repose, lègère, la pelote de réjection d'un rapace : oblongue et tissée de poils de rongeurs, violette car c'est la saison des myrtilles dont les mulots sont à la fois l'alambic et la chair d'ivresse, corsetée d'élytres de coléoptères, de pépins, sèche et propre... Que sera l'humanité si elle est un jour écartée, après avoir servi ?" (p. 57)
"Il y a peu de la route au cours d'eau et certaines voies, crevassées par les racines et creusées jusqu'au gravier, seront peut-être les rivières de l'avenir." (p. 59)
À propos de ces lieux qu'il aime hanter, à la recherche de libellules (friches industrielles, gares désaffectées, carrières ou mines abandonnées...), il a cette phrase magistrale : "Loin des très rares endroits intouchés par l'homme, ces ruines en renaissance sont les laboratoires de plus en plus fréquents de ce que la terre deviendra sans doute : un éden aux ordures." (p. 111)





Une remarque en forme de loi universelle : "Que l'homme cesse d'être directeur et le monde se présente à lui." (p. 196)

Et un dernier conseil : "Il ne faut pas viser à tout dire mais, par le picotement du style, capter l'essentiel, le trait minuscule qui distinguera une expérience de toutes les autres. Ainsi la poésie cherche par l'expression première à traduire la jeunesse du monde." (p. 201)

Pour Lichen, Élisée Bec.





2 commentaires:

  1. Che Elisée, j'ai une dette de plus envers vous. Une découverte, celle-ci. Lire cela donne vraiment envie de courir acheter le livre. merci.

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  2. "Eden aux ordures" ... Percutant et douloureusement beau à entendre ...

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