Thomas Lacomme

Triptyque à la mer

I
Tu tissais des toiles d’araignée et tu pensais que les hommes pouvaient s’attacher. Il t’a abandonné dans un no man’s land bleuté et ton rouge à lèvres est de la couleur des marées. Il t’a abandonné hier et les voiles se sont éloignées. Aurait-il fallu pleurer ? Jadis tu embobinais le fil, Ariane. Aujourd’hui tu agites les mains pour tricoter dans le vide. Il y a de la laine mérinos dans l’air, des bobines et des aiguilles invisibles entre tes doigts, et tu fais des patchworks surréalistes en alliant popeline et flanelle, coton enduit et broderies anglaises, les grands carreaux du madras, la toile de panama. Sur la plage de ton exil, seuls les fous manqueraient les ouvrages colorés que tu alignes fictifs.

II
Tu tisses depuis bien des lustres des corps d’hommes prisonniers. Ils vont quand même essayer de t’abandonner, tu le sais, ces morceaux d’hommes enfilés, et ton rouge à lèvres n’est pas bleu, il s’est irisé. Il t’a abandonné aux calendes grecques du mois d’avril, ton beau Thésée, ne le découvre pas d’un fil. Aurait-il fallu se venger ? Jadis tu embobinais des fils de roi, Ariane. Aujourd’hui tu couds des ribambelles d’amants pieds et poings liés. Il y a des héros antiques engeôlés dans l’air, de jolies bobines et de pauvres trognes, et tu crées des êtres serviles en alliant chambray et denim, sergé de coton et velours côtelés, la finesse de la batiste, les serviettes de bain. Sur la plage de ton exil, seule et folle tu tripotes ces poupées de vent que sont les hommes dociles, tes œuvres fictives.

III
Tu tisseras encore demain, Ariane. Naxos et Dia sont devenus les remparts de l’Europe, la mer de ton père Egée un cimetière marin, et ton bleu à lèvres pourrait être carmin, mais il s’est abîmé. Tu n’as pas abandonné ta quête du beau dans les coquilles creuses et du vrai dans le vain. Faudrait-il arrêter ? Aujourd’hui les proverbes parlent de ton fil, Ariane. Demain, tu verras qu’ils oublieront le fin mot des mythes. Il y a tes créations de rien en pelote sur le rivage pâle de l’île où tu restas, des châteaux de sable en piqué de coton et la cretonne pour les baïnes, et tu as joué avec les faux plis comme certains tissent les mots en alliant rimes et rythmes, alexandrins ou octosyllabes, la hardiesse d’un acrostiche, les feux de prose. Sur la plage de ton exil, tu as peur du monde qui vient et tu te dis qu’il faudrait cent fois sur le métier remettre ton ouvrage.






Thomas Lacomme, né en 1991, est agrégé d'histoire. Ancien élève de l’École Normale Supérieure de Lyon, il est actuellement en thèse à l’École Pratique des Hautes Études.

2 commentaires:

  1. Ce recours à la figure d'Ariane et à la mythologie grecque réanime le sens des "vieux" mythes qui ont ont tant de choses à nous dire encore, pour peu que nous sachions les faire parler. Vous faites parler celui-là, et je suis sensible à la manière dont vous le revisitez. Michel Diaz

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Merci beaucoup pour ce commentaire qui me touche beaucoup.

      Supprimer